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Mon projet de synthèse consiste en la réalisation d’un magazine féminin consacré aux sports nautiques et précisément au surf. Or, le surf, en apparence parait échapper à la philosophie. Il semble relever du domaine du loisir, de l’anecdotique.et semble trop proche de la nature, trop primitif pour pouvoir être pensé philosophiquement. Quel est alors l’intérêt conceptuel d’un magazine féminin sur le surf ? Le surf résulte d’un choix de l’homme comme toute activité humaine. En cela, il appartient aussi à la réflexion philosophique. Ne convient–il donc pas tout d’abord, de réfléchir à la pratique du surf et de son rapport avec le milieu naturel, puis de penser ses connaissances nécessaires à l’acquisition d’une technique et une recherche esthétique certaine, enfin, de s’interroger sur son appartenance à une groupe qui a ses codes, ses règles et ses rites ?


Tout d’abord, la pratique du surf se pense dans son rapport avec le milieu naturel. Sport individuel basé sur l’équilibre, face à la mer, environnement naturel en mouvement, le surf est comparable à la vie humaine qui alterne périodes de bien-être, de doutes, de mise en danger de soi. Ainsi, à Hawaii, de nombreuses cérémonies funéraires se font sur des planches de surf accompagnant la vague jusqu’à ce qu’elle meurt sur le rivage.C’est une métaphore de la vie et une sagesse en acte. «On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », déclarait le vieil Héraclite. Pour évoquer l’unicité des moments vécus et l’irrégularité de nos trajectoires existentielles, il aurait pu prendre l’image du flux des vagues, filles d’un océan tourmenté qui se précipitent inéluctablement contre les terres rocheuses ou sablonneuses. Ainsi, Friedrich Nietzsche observe «Si ton oeil était plus aigu, tu verrais tout en mouvement.». Le surfeur est héraclitéen, non par choix intellectuel, mais par nécessité. En outre, le surf peut être aussi pensé comme divertissement ou comme travail. Jeu ou loisir, divertissement au sens pascalien, le surfeur échappe aux contraintes et aux pesanteurs de la vie. Le divertissement n’est pas si vain qu’il semble. Si il ne se distrait pas des pensées métaphysiques à l’instar du roi, l’homme penserait sans cesse à ce qui menace son existence : révoltes, mort, maladies inévitables. Ainsi, Pascal, qu’on ne peut suspecter de légèreté, souligne dans ses Pensées « le divertissement n’est pas si vain qu’il semble, il a pour fonction de rendre l’homme heureux en lui faisant oublier sa misère naturelle.».D’autre part, il peut être pensé comme travail pour les professionnels du surf, dans son étymologie latine la plus stricte: tripalium : souffrance, Traditionnellement, le travail représentait pour Aristote, Marx ou Arendt le moyen de se construire soi-même en façonnant le monde, de réaliser la condition humaine. Mais lorsque nos oeuvres sont éphémères, instables, nous avons l’impression que le monde que créent nos mains et nos cerveaux se liquéfie, disparaît. Ne percevant plus la finalité de notre activité, nous nous sentons désorientés. Les philosophes, sociologues et psychanalystes proposent de revaloriser le savoir-faire face à la dictature du process, de réhabiliter le « bel ouvrage » plutôt que l’évaluation des performances individuelles et d’admettre que tout travail comporte une part irréductible de souffrance.Le surf peut donc être pensé à l’aune de la pensée philosophique sur le divertissement et le travail.


Ensuite, il s’agit de penser ses connaissances nécessaires à l’acquisition d’une technique et une recherche esthétique certaine. Le surfeur doit aussi affronter les difficultés, dépasser ses limites et se confronter à la réalité de la nature et à la sienne. Bacon rappelle dans Novum Organum. «On ne commande à la nature qu’en lui obéissant» Deux courants esthétiques divisent le surf : la quête de l’exploit ou le souci du style. Quand l’efficacité se joint à la performance, on loue la virtuosité du champion. Quand le surfeur ajoute à sa technique un je-ne-sais-quoi de fluidité et de désinvolture, on ne voit plus son corps ni son habileté, mais un flâneur au-dessus de l’onde. George Fisher remarque « Quand vous recherchez la perfection, vous découvrez que c’est une cible mouvante. »L’acquisition de cette technique se fait par l’apprentissage de gestes précis toujours répétés qui nécessite abnégation et patience, humilité et courage. La technique nous rend «comme maîtres et possesseurs de la nature» (Descartes, Discours de la méthode). Ce sport écologique est une éducation certaine aux vertus oubliées si chères à la philosophie morale antique et à l’éducation humaniste. Le surfeur engage sa liberté en se consacrant au surf. Seul son désir où se lient l’Eros et Thanatos pousse le surfeur à se mesurer à la nature dans la confrontation avec les éléments et le danger. L’art du surfeur est aussi l’art du Kaïros, dieu grec de l’occasion favorable, du moment opportun pour agir. Selon Aristote qui élabore définitivement la notion de kairos, « bien » agir, ce n’est pas qu’une question morale : c’est agir ni trop tôt ni trop tard. Le juste moment pour entrer en action est l’enjeu d’un discernement singulier, une « science », un savoir pratique. C’est une maîtrise de « l’instant décisif » qui n’est pas simplement liée à la notion de temps mais à la pertinence de l’action. Sur la vague comme dans notre vie, nous recherchons un équilibre et devons saisir l’opportunité chère aux penseurs antiques.


Enfin, au-delà d’un simple divertissement ou d’un travail au sens strict, le surf se relie à un mode de vie. Dans l’esprit collectif, sa pratique conduit à assimiler les surfeurs à des sportifs aux corps athlétiques, jeunes, bronzés, valeurs esthétiques chères aux canons grecques et mises en exergue dans notre société occidentale contemporaine. Lié à l’exotisme, au voyage, à la beauté, à la technique, le surf plus que d’autre sport est comparé à la mise en oeuvre d’une liberté en osmose avec la nature. Dans les années 60-70, aux Etats-Unis, par exemple, les jeunes surfeurs revendiquaient un art de vivre de contestation avant que celui-ci ne devienne un sport mondial. Par ailleurs, s’il s’agit d’un sport solitaire, Il faut pourtant s’interroger sur l’appartenance du surfer à un groupe qui a ses codes, ses règles, ses rites et ses valeurs. Le surf s’étudie donc dans sa dimension de psychologie sociale que l’on peut l’observer dans différents lieux de rencontres organisés autour meilleurs spots. Ces « endroit » en anglais où le surfeur pratique son activité pour l’intensité et la qualité des lieux excluent du fait même du lieu propre à leur pratique, toute personne extérieure. Il s’agit donc pour la plupart de petits groupes très sélectifs. Ce schéma se retrouve lors des compétitions où seuls quelques «élus» se rencontrent dans des endroits prédéfinis, des spots connus pour l’intensité et la vigueur des vagues. Dans le monde du surf, la personne se détache de son premier groupe d’appartenance ou cercle familial afin d’appartenir à un nouveau groupe, le groupe de référence. Pour pouvoir être accepté dans son groupe de référence, le surfeur adopte normes et valeurs, style vestimentaire conforme au reste du groupe, ainsi que langage et un style musical. Ainsi, Marx reprend Aristote : « L’homme … est non seulement un animal social » et il ajoute « mais un animal qui ne peut s’individualiser que dans la société. » !


Le surf semblait trop liquide, trop primitif, trop simpliste pour espérer être pensé la philosophie. En fait, c’est à l’aune de concepts clef de l’histoire de la pensée philosophique que le surf se pense : divertissement ou travail, Eros, Thanatos, ou Kaïros, nature, technique ou art, homme comme individu ou comme animal politique. En outre, le mode de vie du surfer invite à suivre Henry de Monfreid « N’ayez jamais peur de la vie, n’ayez jamais peur de l’aventure, faîtes confiance au hasard, à la chance, à la destinée. Partez, allez conquérir d’autres espaces, d’autres espérances. Le reste vous sera donné de surcroît » !

Marine L.