gothique

« Rien de plus excitant que cette littérature ultra romanesque, archi sophistiquée. Tous ces châteaux d’Otrante, d’Udolphe, des Pyrénées, de Lovel, d’Athlin et de Dunbayne, parcourus par les grandes lézardes et rongées par les souterrains, dans le coin le plus enténébré de mon esprit persistaient à vivre de leur vie factice, à présenter leur curieuse phosphorescence”. » écrivait A. Breton. Goût certain pour l’esthétique de la Mort et des ruines du passé, le style gothique est l’évasion favorite de ceux qui se replongent avec avidité dans ce Moyen Age fantasmagorique inventés par les écrivains du XIXe pour fuir un monde moderne porté par une rude révolution industrielle. En 2015, un festival des séries Fantastiques se déroulera dans le cadre du château de Versailles. Le festival aura lieu fin Juin, quand la douceur de l’air attire les touristes comme les riverains et dans le cadre féerique des jardins. Il sera l’expression de ce courant littéraire, artistique ou cinématographique qui transgresse le réel en se référant au surnaturel, au rêve, à la magie. Cependant, la philosophie est critique à l'égard de l’imagination et du fantastique. En plus d’être, « maîtresse d’erreur et de fausseté », selon le mot de Pascal, l’imagination désigne en une « folle qui se plaît à faire la folle » et à dérégler la raison humaine pour l’entraîner dans le monde de l’absence et du fantasme. C’est elle qui torture les esprits « visionnaires et les fait vivre dans un monde où l’ordre des choses est renversé, où prévalent les apparences, la superstition et l’amour-propre. Elle est « fatale » à la fois « à ceux qui la possèdent et à ceux qui l’admirent dans les autres sans la posséder ». Comment penser alors un festival du fantastique en philosophie ? Comment analyser le phénomène du Fantastique ? Comment concilier son macabre avec ce moment de fête qu’est le Festival ?

Qu'est-ce que le film fantastique ? Où trouve-t-il sa source ? Les personnages des romans gothiques sont issu de stéréotypes : jeune fille persécutée, homme déchiré entre Raison et Passion..., mis dans des situations récurrentes : usurpations, persécutions, inceste, viol, meurtre, vengeance, prémonitions, rêves, thèmes, rappelant un Hamlet.  L'inspiration cinématographique se trouve dans la littérature, plus particulièrement dans la Pléiade. Ce volume consacré aux romans gothiques réunit plusieurs œuvres très différentes les unes aux autres mais toutes reliées par leur fond macabre, qui rend le genre gothique fascinant. Il précède le genre romantique, comme une esquisse plus forte que le résultat, puis lui succède en une version paroxystique. La première œuvre à ouvrir le bal est celle d’Horace Walpole avec Le Château d’Otrante en 1764. S’en suit Dracula en 1897, presque un siècle plus tard. Entre eux, Nerval, Balzac, Baudelaire, Poe et d’autres se sont inspirés et appropriés ce genre. Ce volume de la Pléiade omet quelques classiques importants : Les Elixirs du diable de Hoffmann, Dracula de Bram Stoker ou leurs précurseurs. Plus tard, le genre sort de la littérature pour s’épanouir au cinéma. Le film fantastique débute par l’expressionnisme allemand : Le vampire de Murnau de Nosferatu, Le Cabinet du Dr Caligari, et lesDocteur Mabuse. Il est suivi par les incontournables de Hollywood jusqu’aux films de vampires actuels. Il passe par les productions étonnantes de la Hammer anglaise, le Nosferatu de Herzog, Les Prédateurs de Tony Scott avec Davis Bowie et Catherine Deneuve, le rock anglais dit gothique : The Cure, Siouxsie& The Banshees, Bauhaus. La série Batman qui raconte les aventures d’un homme chauve-souris se déroule dans une ville appelée Gotham est frappante. Finalement, le génie du roman gothique repose sur un imaginaire surpuissant et un violent rejet de son époque. En s’inventant un Moyen Age fantasmagorique, les écrivains du XIXe paraissent effacer un monde moderne porté par une rude évolution, l’industrialisation dans lequel la part de rêve disparait totalement. Aujourd’hui, le style gothique, prolongé par la science-fiction est l’un des moyens d’évasions favoris de ceux qui n’ont jamais lus un des romans de la Pléiade. Une bonne histoire angoissante cadencée par des bruits étranges dans une forêt mystérieuse reste un remède parfait contre la morosité quotidienne. Quelques gouttes de sang vaudront toujours mieux qu’un psychotrope.

 La notion de festival trouve son origine étymologique dans la festivité, dans la fête. N'est-il donc pas paradoxale alors d'organiser un festival du fantastique ? Le paradoxe se lève par une analyse fine de l'âme humaine .Un festival du fantastique est avant tout et surtout du divertissement. Qu'est-ce que le divertissement ? Selon Pascal, le divertissement est une pratique typique de l’existence humaine. Il permet à l’individu de ne plus à la vacuité de l'existence humaine et de se détourner de la réalité déplaisante. « Rien n’est si insupportable à l’Homme que d’être dans un plein repos, sans passion, sans affaire, sans divertissement, sans application… » Afin que l’Homme échappe à l’ennui, il doit s’occuper et tous les moyens sont bons : le jeu, la chasse, la guerre, le sport, les conquêtes amoureuses, le travail, la conversation, les études, la fête…Chacun essaye de cacher son néant. « Peu de chose nous divertit et détourne car peu de chose nous tient. »  s’afflige Montaigne dans Les essais. Le bonheur est impossible et le vouloir est se perdre dans la vanité. La définition, « série de représentations où l’on produit des œuvres d’un art ou d’un artiste » est loin de rendre compte de la diversité et de la complexité du phénomène des Festivals. Le Ministère de la Culture et de la Communication les définit quant à lui comme « une manifestation où la référence à la fête, aux réjouissances éphémères, événementielles et renouvelées s’inscrivant dans la triple unité de temps, de lieu et d’action ». Luc Benito souligne dans« Les festivals en France : Marchés – enjeux et alchimie » : « le festival est une forme de fête unique, célébration publique d’un genre artistique dans un espace-temps réduit ». Le Festival constitue donc déjà, par essence, de par son existence et sa nature, à un projet « détonnant » dans la mesure où c’est un événement « unique » et festif. Le phénomène des Festivals remonte aux années trente et quarante, leur nombre et leur importance étaient alors réduits, il s’agissait le plus souvent d’initiatives de personnalités de la culture dans les domaines du théâtre, de la musique et du cinéma. A partir des années soixante-dix, les festivals se multiplient et se diversifient : le Festival de Cannes pour le cinéma, le Festival d’Annecy pour le film d’animation, le Festival d’Avignon pour le théâtre et arts de rue, le Festival de Chaumont pour l’affiche et le graphisme, le Festival d’Angoulême pour la Bande Dessinée. Chaque genre culturel possède dès lors ses Festivals. L’accroissement des loisirs et la hausse du niveau de vie permettent que le tourisme culturel évolue en produit événementiel au service du développement touristique en raison des retombées socio-économiques et de notoriété qu’elle procure.

Le fantastique est un genre qui se caractérise par la fuite d’un monde trop industriel, technique et rationnel. A l’origine de mouvements culturels actuels riches, picturaux et musicaux, il réponde au besoin de la nature humaine de fuir un quotidien parfois anxiogène. Il nous détourne d’un présent trop fade qui devient alors confortable et rassurant. A l’opposé, le festival trouve son origine étymologique dans la festivité, dans la fête. Il n’est toutefois pas paradoxal d'organiser un festival du fantastique.  Le Festival répond en cela à la définition profonde du divertissement, nous divertir de nos angoisses réelles et profondes.   Le festival des séries Fantastiques répond alors pleinement de Pascal « Sans divertissement, il n’y a point de joie, avec le divertissement, il n’y a point de tristesse. »

Djenaba W