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Le 15e arrondissement, quartier le plus vaste et le plus peuplé de Paris compte quelques institutions d’art. Les lieux associatifs où l’art peut s’exprimer n’existent pas. En janvier 2016, s'y ouvrira LA FABRIQUE DU 15. Ce centre culturel sera le lieu d'une double rencontre : celle des arts : théâtre, musique et arts plastiques et celle des artistes avec leur public. Les acteurs de LA FABRIQUE seront les jeunes âgés de 18 à 27 ans. Son but sera de valoriser les talents des artistes locaux autour d'expositions, de concerts et de pièces de théâtres. LA FABRIQUE DU 15 se veut à la fois lieu de synthèse des arts ainsi qu'un lieu de médiation culturelle. Comment la philosophie peut –elle nous aider à mieux penser ce projet ? L’homme n’est-il pas essentiellement et non chronologiquement un Homo Faber plus qu’un Homo Sapiens ?  Comment penser un lieu de synthèse des arts qui serait lieu de médiation culturelle. ?

Pourquoi ce nom de Fabrique pour ce lieu de création, de projet et d’innovation ?  L’homme ne serait-il pas, essentiellement et non simplement chronologiquement un Homo Faber plus qu’un Homo Sapiens ?  Telle est la réflexion de Henri Bergson dans l'Evolution créatrice  en 1907 " En définitive, l'intelligence, envisagée dans ce qui en paraît être la démarche originelle, est la faculté de fabriquer les objets artificiels, en particulier des outils à faire des outils, et d'en varier indéfiniment la fabrication." L'homme est intelligent parce qu’il sait fabriquer et utiliser des outils.  L’outil désigne l’objet ayant pour fonction de réaliser une tâche pensée. L’outil cherche à dominer la matière et résiste par sa matière à l'homme. C’est en cherchant à dépasser cette résistance que s’élève son intelligence et les objets deviennent valeur créatrice. Ces objets sont façonnés par l'homme et les objets façonnent l’homme. Ainsi les Fabricants, ses membres travailleront et échangeront, s'entraideront et ainsi s'approprieront l’objet. Il faudra du temps pour évaluer les répercussions de ses créations nouvelles, Lieu de partage, d'entraide où tous les membres découvrent, expérimentent et fabriquent ensemble, ce lieu sera conçu comme ouvert, pour que le public puisse regarder les artistes en pleine création et interagir avec eux. Lieu d’utopie architecturale et conceptuelle, il se veut un lieu idéal, où l'artiste est présent pour et avec le public. Si Hannah Arendt affirmait dans Condition de l'homme moderne en1958 que l'œuvre doit être création privée avant d'être exposé publiquement et  ce projet s'inscrit dans sa vision. L'œuvre participe à la fabrication d'un "monde commun" dans une certaine durée et stabilité. Ainsi pour Hannah Arrendt : "Les hommes de parole et d'action (…) ont besoin de l'artiste, du poète et de l'historiographe, du bâtisseur de monuments ou de l'écrivain, car sans eux le seul produit de leur activité, l'histoire qu'ils jouent et qu'ils racontent, ne survivrait pas un instant. « La culture n'est pas un bien de consommation comme les autres c'est à dire d’usage, mais un bien commun a la disposition de tous. Naturellement, LA FABRIQUE DU 15 ne peut être un privé ou sélectif.  Le principe de médiation culturelle a pour but de transmettre la culture a un public qui n’en n'a pas forcement les clefs matérielles ou intellectuelles.  Pierre Bourdieu dans l'Amour de L'art : « La culture n’est pas un privilège de nature mais qu’il faudrait et qu’il suffirait que tous possèdent les moyens d’en prendre possession pour qu’elle appartienne à tous ». En effet, la transmission de la culture est en fait la transmission du savoir donc du pouvoir au sens ou l'entendait Francis Bacon, philosophe anglais (1561-1626) dans sa formule « Scientia potentia est ». Le savoir, c’est le pouvoir. 

 

LA FABRIQUE DU 15 est un lieu de synthèse des arts au sens hégélien du terme.  Point de rencontre entre trois arts : théâtre, musique et arts plastique, elle est un lieu de dialogue, d'échanges et d’émulation artistique et productive. Le principe est de mettre tous les arts sur le même plan, de n'en privilégier aucun tout en mettant en valeur chacun, soit individuellement, soit collectivement. Cela vise l'idéal de synthèse des arts de la vue et de l'ouïe : « Ut pictura poesis ». Ce début d'une strophe d'Horace dans l'Art Poétique, sortie de son contexte devient un principe rigide à la Renaissance et dans l'académisme français des 17è et 18è siècles. Selon ce principe, la poésie descriptive et la peinture allégorique ne peuvent suivre leur propre but. Un poète est jugé d'après les tableaux qu'on peut tirer de son œuvre, et un tableau n'est acceptable que s'il suit fidèlement un texte. Plus le sujet est digne, plus le peintre est digne. Ce principe aboutit à une hiérarchie des sujets, à des contraintes croissantes d'exactitude historique ou mythologiques. Incomprise de son sens à la Renaissance puisque son interprétation conduisait au prima de la peinture sur la "poésie Littérature". la vison d'Horace est remise en cause par le philosophe allemand Lessing dans Laocoon, puis est revisitée par les romantiques du XIXe siècle. L'idée d'une primauté d'un art sur un autre est abandonnée pour privilégier une complémentarité entre eux. Ainsi Mario Praz, dans Mnémosyne, parallèle entre littérature et arts plastiques (1970) observe : " L’idée d’une fraternité des arts est si enracinée dans la pensée humaine depuis la plus haute antiquité qu’il doit bien y avoir là plus une réalité profonde qu’une spéculation oiseuse – une réalité fascinante qui, comme tout problème touchant aux origines, ne peut être écartée à la légère ". Au-delà de cette approche purement empirique, l’approche plus "logique», hégélienne de la dialectique construit un raisonnement rigoureux sous la forme thèse, antithèse et synthèse. Alors, la fin de La Logique de Hegel est la dialectique ou le développement de la réalité, il faut donc dégager ce qu'il y a d'intelligible dans la réalité, et non pas en produire une nouvelle interprétation. Le concept de contradiction ne nie pas le principe de contradiction, mais suppose qu'il existe toujours des relations entre les opposées. Ce qui exclut doit aussi inclure en tant qu'opposée, et aboutit à l'unité des contraires. La FABRIQUE s’inscrit donc dans la conception Hégélienne classique de la dialectique. Il s'agit de transcender d'éventuelles oppositions entre les arts, qui pour nous n'existent pas a priori, mais viser plutôt à une complémentarité. Ce qui s'oppose prétendument fera l'objet d'échanges permanent sur un mode d'interaction. Ce projet se veut total pour une œuvre totale : le "Gesamtkunstwerk", utopie des milieux artistiques à la fin du 19ème. Karl Friedrich Trahndorff dans Esthétique, ou théorie de la philosophie de l'art définit l’art total par l'utilisation de plusieurs moyens et disciplines artistiques, pour exprimer l'unité de la vie. DansL'œuvre d'art de l'avenir Richard Wagner décrit son idéal d'unification en utilisant le théâtre, la musique, les arts plastiques et la littérature en une parfaite synthèse. .

 Par le faire, l'homme est plus Homo Faber que Homos Sapiens. LA FABRIQUE DU 15, lieu de synthèse des arts sera aussi celui de l’’interdépendance entre l'individu et le groupe, où le partage des pratiques artistiques permet à chacun de développer et de s’épanouir. LA FABRIQUE DU 15 s'inscrit pleinement dans les politiques publiques et sociales en matière culturelle. Ses missions principales selon Bourdieu sont de : " rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de français " (du décret du 24 Juillet 1959. LA FABRIQUE, lieu d’éducation culturelle sera aussi ferment de sociabilité.  Friedrich Nietzche notait  « L’art doit avant tout embellir la vie, donc nous rendre nous-mêmes tolérables aux autres et agréables si possible : ayant cette tâche en vue, il modère et nous tient en brides, crée des formes de civilité, lie ceux dont l’éducation n’est pas faite à des lois de convenance, de propreté, de politesse, leur apprend à parler et à se taire au bon moment »